Doog Mc Hell

photo : Doog Mc Hell

jeudi 16 décembre 2010

Roger...

Hier, dans la chambre blanche de l'hôpital de jour, branchés à nos tubulures, avec Jean-Marc et Roger, comme toutes ces semaines, depuis cinq ans...
Sur nos tablettes respectives, je fais le tour de nos lectures : "Ici Paris", un Missel de cuir vieux comme le monde et Christian Bobin. Mon goutte à goutte ne fonctionne pas bien. Les yeux de mes compagnons sont branchés dessus, tandis que l'infirmière tente de repositionner le cathlon. "Ca y est, y a de l'espoir, on dirait qu'ça repart", dit Roger, "Ah merde, c'est bouché, là, ça passe plus", craint Jean-Marc... "Ben, vous avez inventé les chambres mixtes, ici ?" demande une nouvelle infirmière, appelée à la rescousse, surprise du tableau incongru que nous devons former, tous les trois... Il est des affinités qui se moquent du masculin-féminin, des divergences politiques, du 35-48-84 ans, ou du croyant-mécréant...
Roger, prêtre ouvrier, qui a été de toutes les manifs et des fronts syndicaux des usines de chaussures de Fougères, caution morale des mouvements de la CGT, CFDT et du PC, lorsqu'il est arrivé à Rennes, Roger, qui n'aime ni le pape, ni le vatican et qui n'est pas proselyte pour un sou... Roger je l'adore. Un regard qui transperce et va chercher de l'autre côté des mots, un sourire amoureux, et malgré la mémoire qui fuit inexorablement, le prénom de tous les soignants, le trait d'humour toujours fin, la curiosité inlassable envers l'autre. Depuis deux ans, ses gestes se ralentissent, ajoutant à sa sagesse, à son aura, au ralentissement du pouls cardiaque de celui qui converse avec lui. C'est la myelodysplasie et le cancer de la moëlle qui l'amène chaque quinzaine. Un salaud dans son corps mange les globules rouges de Roger, alors quand il arrive ici, il est tout en pâleur, en faiblesse, en vide. J'aimerais lui donner tout ce gâchis qui de moi fuit ! Mais... le père Noël arrive, elle s'appelle Monique, elle est blanche, et elle a avec elle deux poches de sang rouges, salvatrices.Je crois que de toutes les poches qu'on nous branche, celle du sang est toujours la plus noble, la plus respectée, la plus délicate... parce qu'incroyablement incarnée.
"Vous savez que grâce à ça, je vais repartir comme un jeune homme, pouvoir monter les 32 marches de la maison de retraite sans prendre l'ascenseur !", confie-t-il dans un sourire qui remercie. Je lui demande s'il a pu donner son sang, quand il le pouvait. Me répond qu'il a donné jusqu'à l'âge limite. "Je crois que j'étais rendu à 100 dons" !

1 commentaire:

  1. Le sentiment que la vraie vie est là dans ces échanges si touchants si sincères ... et ces témoignages poignants... grâce à ton regard ton attention ton écoute ... merci

    RépondreSupprimer